| |

|
Jean-François Bassereau, SENSOLAB, Directeur de recherche
« Ce qui est perçu en premier doit être conçu en premier. »
« Le mythe de l’objet unique a fait faillite ». Aujourd’hui, dans l’industrie des produits ou des transports on génère de la différence, comme dans le monde de l’agroalimentaire ! « Il y a 40 ans, souligne Jean-François Bassereau, spécialiste français du design sensoriel, le rayon des yaourts consistait en 3 produits, aujourd’hui le linéaire contient 100 références ! Le marché est tellement vaste qu’un industriel peut presque se permettre de ne toucher qu’1% du marché, quand il est fidélisé. » C’est un champ d’expérience perpétuel et riche : les goûts des consommateurs sont tellement variés qu’on invente sans cesse. « C’est la guerre des territoires sensoriels. Le vainqueur est celui qui identifie le moyen de provoquer telle ou telle sensation et qui ouvre son territoire propre. » L’insight c’est le parfum, le goût, la sensation, les textures. Les molécules, les assemblages, comme en parfumerie ne visent qu’à conduire la perception du client final vers un point précis. On met ensuite tous les moyens techniques au service de cet objectif. Cela devrait être étendu à bien d’autres domaines. « Il suffit de considérer que ce qui est perçu en premier doit être conçu en premier. »
Par exemple, « les constructeurs français qui avaient constaté une vibration dans le levier de vitesse qui nuisait à la perception de qualité, se sont un beau jour alliés pour trouver d’où venait cette vibration. En remontant la chaîne des causes et des effets, ils sont parvenus à décrire finement la géométrie des dents de la boîte de vitesses et les comportements physiques associés. Cette connaissance a permis de maîtriser l’effet et chacun des constructeurs a pu travailler une signature sensorielle propre. » Ainsi, en partant d’un « détail » perceptif on en arrive à revoir le cahier des charges mécanique !
On pourrait évoquer encore la préparation culinaire : pour concevoir un moulin à légumes, on peut très bien aborder le produit de l’intérieur vers l’extérieur ou de l’extérieur vers l’intérieur. Une certaine logique de progrès, pourrait inciter à équiper le moulin d’un moteur pour supprimer l’effort manuel, et d’un couvercle pour rendre l’action plus propre, dira-t-on, alors qu’il s’agira de contenir l’éclaboussante puissance de la mécanique. On peut aussi observer les utilisateurs des ustensiles manuels, et constater qu’une solution toute électrique génère un déficit sensoriel. Il y a dans le moulin à légumes manuel tout un registre de sensations qui ajoute une dimension dans l’usage. « Il y a l’odeur, un contrôle visuel direct et tactile, par le biais du manche, une transformation visible de la matière, une texture imparfaite dans le résultat mais sensuelle en bouche ». Pour conserver cette qualité de l’expérience on dispose ensuite d’un grand nombre de moyens, de leviers, comme : enrichir le passe légume d’un simple moteur d’assistance électrique, réduire le nombre de contenants, supprimer les grincements et frottements, démultiplier l’effort, faciliter le nettoyage, élargir le spectre des textures obtenues, travailler de nouvelles recettes… une fois que l’on a bien qualifié l’expérience utilisateur, notamment sensorielle, on peut mettre quantité de moyens en œuvre pour la provoquer. « Il faut, résume Jean François Bassereau, exiger de la part de la technique et pas se laisser influencer par elle. »
Plus généralement, « l’enjeu est selon moi de ramener l’évaluation sensorielle en conception préliminaire. C’est le sens de tous les travaux autour des descripteurs adaptés aux industries autres qu’agro-alimentaires. C’est l’objectif de Certesens. Nous y perfectionnons petit à petit des outils spécifiques : un vocabulaire des sensations (ou langage intermédiaire) – mon dictionnaire des mots des sensations ne demande plus qu’un éditeur – des nuanciers visio-tactiles, des méthodes de modélisation du toucher, des diagrammes cause/effet ou encore une technique d’analyse historique (phylogénétique)… » En effet, aujourd’hui les concepteurs disposent de bases de matériaux et textures classés pour leurs effets visuels ou techniques et, en agroalimentaire, d’excellentes bases de données pour caractériser les aspects gustatifs et olfactifs… mais pour les aspects tactiles, sonores et plus largement somesthésiques, il y a un vrai déficit. Il faut être conscient que, face à des ingénieurs, par exemple, qui disposent d’outils de modélisation et de mesure des performances mécaniques, les designers manquent d’arguments. « Je me souviens, lorsque je suis arrivé chez Bébé Confort, raconte Jean François Bassereau, on m’opposait des arguments factuels du genre « la poussette doit pouvoir monter et descendre 32.000 fois un trottoir »… et on exigeait des solutions mesurables par rapport à l’objectif. Évidemment la raison du designer, elle, est plus difficile à imposer car elle s’exprime dans l’intangible. Nous travaillons avec du relatif et nous manquons d’outils pour justifier nos choix de formes, de matériaux, de couleurs, … » Il n’est effectivement pas facile pour les designers d’expliquer comment les choix qu’ils font dépassent la raison purement esthétique, stylistique, et finalement de sortir du pré carré dans lequel on se plait à cantonner la discipline. « Toute la difficulté réside dans le fait qu’on ne puisse pas modéliser, robotiser, mécaniser l’évaluation sensorielle. Les nez artificiels par exemple ne mesurent qu’un paramètre isolé, mais la perception est multifactorielle. L’appareil perceptif humain est complexe. La perception est faite de relations, entre le présent et le vécu de l’utilisateur, entre l’objet et son contexte. Je me consacre de plus en plus à la définition d’un langage qui permettra d’exprimer et de partager des sensations de manière précise et répétable, afin de qualifier les expériences sensorielles : un hyper-espace sémantique entre la sensation et le langage. Cette démarche sous entend plutôt la formation d’individus à la perception, comme les sommeliers ou les nez, qu’une mécanisation de l’évaluation sensorielle. »
Le design comme discipline de conduite de la perception, prenant en compte la forme et la couleur mais aussi la matière, son poids, sa température ou encore le son que tout objet génère manque d’outil. Nous vous invitons à rejoindre les initiatives du centre d’études et recherche pour les technologies sensorielles pour en découvrir davantage.
| Mathias d'Estais, Directeur de Capital Innovation
« Pour l’innovateur, le langage intermédiaire, c’est le prototype »
Médiation, expérimentations
Le travail de l’innovateur consiste à se donner un objectif qualitatif d’expérience utilisateur (se servir de miel, déployer un paperboard, planter un clou, téléphoner en voiture, ...). Cet objectif est nécessairement un peu abstrait et idéal, et tout l’art de l’innovateur consiste à le matérialiser par des projections successives dans la réalité. Dans cet exercice, les plaquettes de matériaux et autres bribes de matériauthèque sont nécessaires mais loin d’être suffisantes. Pour nous, le langage intermédiaire c’est l’ébauche fonctionnelle. Début de maquettes fonctionnelles composant un matériau et un lest, une liaison souple gainée par un tissu, etc. Tout peut se maquetter de manière rapide et interactive pour le bénéfice de la compréhension du comportement physique de l’objet et du ressenti utilisateur associé : faire converger la dimension matérielle et la dimension sensorielle au profit d’une expérience utilisateur.
À l’aune de nos expériences passées, le sujet le plus complexe que l’on n’ait jamais traité, est probablement la création de nouveaux gants ménagers pour MAPA. Prolongement direct de la main avec toute sa subtilité ergonomique, cette peau supplémentaire a pour but de masquer les sensations négatives (température, agression des produits chimiques, agressions mécaniques, ...), tout en rehaussant les sensations positives du toucher fin (compréhension des formes, perception des masses, sensation d’accroche, glissements, ...). Par maquettages successifs nous avons conduit l’utilisateur vers de nouvelles expériences, à disposer d’informations plus riches à travers cette interface qu’est le gant, à le conduire d’une certaine manière vers une réalité augmentée… Cela ne peut pas s’obtenir par un travail sur le matériau seul, cela ne peut pas se décider/dessiner qu’avec des mots, cela doit se ressentir, s’éprouver.
Emotions et sensations
Autre exemple : contrairement au yaourt, la sensorialité n’est pas le premier argument que l’on met en avant quand on parle d’un compacteur de déchets par exemple. C’est le cas typique dans lequel on va évoquer en premier lieu la performance. Pourtant, tous les moyens qui participent à rendre le produit performant (sac souple, pompe, électronique de commande, …) sont de nature à générer des sensations (vibrations, bruits, poids, température, effort d’ouverture, …) d’où l’intérêt de l’expérimentation... Nous n’entrons pas souvent dans le détail des émotions, dans la subtilité des reliefs, des touchers, des sons que procurent les produits sur lesquels nous travaillons, en revanche nous expérimentons toujours les sensations… nous ne maîtrisons pas toutes les causes ni tous les effets, mais nous cherchons toujours à rendre compte de la réalité du produit dans son ensemble, si bien qu’on peut agir sur l’un ou l’autre des constituants de cette réalité (état de surface agressif, effort de connexion trop important, poids insuffisant, bruit qualitatif ou non, …). C’est notre vocabulaire à nous. Le prototype permet à tous de s’exprimer autour d’un même objet... c’est concret, c’est un terrain d’entente, le terreau du sens commun, au-dessus outils d’évaluation scientifiques. C’est pour nous la meilleure façon de « modéliser » les interactions entre les masses, les surfaces, les gestes, les relations entre le produit, l’utilisateur et son environnement.
|